Matthieu Dufour – Interview

© Matthieu Dufour
Photo © Matthieu Dufour

 

Matthieu Dufour expose au premier Festival Walden (un festival en partenariat avec Microcultures) – Interview

 

© Matthieu Dufour

Longtemps j’ai photographié sans trop de conviction des plages paradisiaques surexposées, des autochtones habillés en costume traditionnel rien que pour les touristes, des centaines de variantes de couchers (et levers) de soleil, des enfants flous qui jouent au foot ou des amis aux yeux rouges dans des soirées.

 

Depuis quand connais-tu Nesles et comment vous êtes-vous rencontrés ?

Matthieu Dufour : Nesles m’avait envoyé son EP peu de temps après les débuts de Pop, Cultures & Cie. Le disque est resté en haut de la pile pendant de longs mois, sans que j’y prête plus attention que cela, je ne sais pas trop pourquoi. Puis j’ai vu Nesles un an plus tard en concert, et j’ai aimé son univers, son charisme, dans un registre qui a priori n’est pas trop ma came. J’ai alors réécouté le disque, je l’ai chroniqué, on a commencé à échanger, il m’a proposé d’être partenaire des Soirées Walden, on a bu des verres et voilà. Moi qui suis un velléitaire patenté, un procrastinateur professionnel, j’aime son énergie, son envie de toujours agir, avancer. C’est très inspirant.

Peux-tu te présenter rapidement, comment te définirais-tu en quelques mots ?

J’ai 50 ans, je suis myope, excessif et misanthrope, mais je ne me soigne pas. Sauf à considérer que l’écriture est un traitement. Je n’y crois pas une seule seconde. Cela s’apparente plutôt à jeter du sel sur une plaie.

Qui est à l’initiative de Line up, ton exposition de photos d’abord présentée aux soirées Walden du printemps 2017 à l’ACP Manufacture chanson puis le mois prochain au Petit Bain dans le cadre du Festival Walden avec Microcultures ?

C’est Nesles qui m’a proposé d’exposer. Honnêtement je n’y avais pas pensé, je ne me sentais pas vraiment légitime mais cela s’est fait de façon assez simple, tout le monde autour de moi a finalement trouvé cela assez naturel que ces photos dont je me servais pour illustrer des articles sur des concerts finissent dans des cadres sur des murs. J’ai été très touché par les retours. Étant novice, la sélection m’a valu quelques nuits blanches mais je suis content du résultat. Celle de Petit Bain sera probablement un peu différente, dans les formats, et avec de nouvelles photos.

Tu voulais faire quoi quand tu étais petit ?

L’un des seuls métiers que je me souviens avoir évoqué c’était horticulteur. Heureusement pour les plantes de la planète cela ne s’est jamais produit. Sinon, plus classiquement je voulais être rentier. C’est totalement raté.

A quel âge as-tu commencé la photo ?

Longtemps j’ai photographié sans trop de conviction des plages paradisiaques surexposées, des autochtones habillés en costume traditionnel rien que pour les touristes, des centaines de variantes de couchers (et levers) de soleil, des enfants flous qui jouent au foot ou des amis aux yeux rouges dans des soirées. Bref, rien de bien intéressant.

Je dirais donc que j’ai commencé la photo vers 47 ans, quand il a fallu que j’illustre les articles de mon blog.

Tu es un passionné de musique : il y a trois ans tu créais ton blog Pop, Cultures & Cie et depuis tu couvres de nombreux concerts sur la capitale. Tu travailles aussi sur un projet de livres de photos, poésie et musique avec Rémi Parson. Quels sont les groupes que tu affectionnes actuellement et ceux qui t’ont marqué quand tu étais adolescent ?

Grâce au blog j’ai fait de belles rencontres musicales : Rémi Parson oui, vrai coup de cœur musical et amical, ses chansons sont pour moi une évidence, elles parlent ma langue, racontent mes nuits blanches, mes jours gris, mes erreurs de jeunesse, mes envies inavouables, mes amours enfuies, mes espérances voilées. J’aime beaucoup la pop fraiche et pas si sage de Requin Chagrin. Je suis très fan de LOU. Dans d’autres registres le travail de gens comme Centredumonde, Summer, Eskimo, La Rive ou Pauline Drand me touche beaucoup. Ils mettent tous une grande sincérité dans leur musique, mais une sincérité qui n’est jamais gratuite. L’exercice de leur art, fusse-t-il souvent vain économiquement, leur est pourtant vital. Ils ne peuvent pas faire autrement. Cela donne une densité, une force à leurs disques.

Sinon j’ai été adolescent à la fin des années 70 et au début des années 80, donc j’ai été successivement touché par des groupes comme les Clash, Marquis de Sade, Television, Roxy Music, puis un peu plus tard Cure, Depeche Mode, New Order, les Smiths. En France, Daho et Murat furent mes premières passions musicales.

 

Série « LINE UP » © Matthieu Dufour

 Ce qui est certain c’est qu’en me rapprochant au maximum, je cherche quelque chose dans les recoins de leurs visages, dans les plis de leurs fronts, derrière ces paupières closes, dans ces frontières parfois tranchées entre ombre et lumière, parfois plus floues.

 

 

La photo de concert : est-ce un choix pour toi ou est-ce le fruit de tes rencontres ?

Comme je te le disais, au départ c’était plutôt de l’ordre de la nécessité, pour mettre des images sur des textes souvent longs et parfois indigestes. Peu à peu, je me suis rapproché de la scène, des artistes, et là j’ai eu comme une révélation. J’ai su que c’était cela que je voulais photographier : leurs visages dans la pénombre, tiraillés par des sentiments visiblement contraires. Je suis intrigué par l’ambiguïté de l’humain qui à la fois s’expose et en même temps se cache derrière des notes, des personnages, des mimiques, des passions contrariées, des histoires.

En restaurant le film de Leone Il était une fois dans l’Ouest, Scorsese a déclaré qu’il était ému par ces gros plans sur les visages qu’il percevait comme des paysages. En regardant tes photos, j’ai aussi cette impression. Es-tu paysagiste ? 😉 Peut-on dire que ces plans rapprochés de chanteurs/chanteuses sont une topographie de leur univers musical ?

J’aime bien cette idée. Ce qui est certain c’est qu’en me rapprochant au maximum, je cherche quelque chose dans les recoins de leurs visages, dans les plis de leurs fronts, derrière ces paupières closes, dans ces frontières parfois tranchées entre ombre et lumière, parfois plus floues. Pour être honnête je n’écoute plus les concerts de la même façon, j’ai du mal à me passer de mon appareil, comme si j’essayais de deviner les secrets de leur musique, les émotions qui les animent. J’espère que parfois ces portraits donnent envie d’aller écouter ces artistes.

Pourquoi choisis-tu uniquement le noir et blanc ? Est-ce pour mettre en relief la matière/la forme et faire en sorte que le regard ne se disperse pas sur des couleurs inutiles ?

Oui très clairement. J’ai toujours aimé cette radicalité finalement assez complexe et plus subtile qu’elle n’y parait. D’ailleurs je shoote directement en noir et blanc, même en dehors des salles de concert. Je ne sais pas l’expliquer. Je ne me pose même pas la question en fait. La couleur ne me vient pas à l’esprit.

Aimerais-tu réaliser une pochette de disque ?

Oui c’est un domaine qui m’intéresse. D’ailleurs une de mes photos (en couleur comme pour me contredire) a servi pour la pochette d’une compilation Walden. Mais je ne suis pas graphiste contrairement à mon ami le talentueux Pascal Blua, auteur de l’artwork du prochain album de Nesles. Ceci étant si l’occasion se présente je la saisirai avec plaisir.

 

Série « LINE UP » © Matthieu Dufour

 Avec la photo, a fortiori avec le noir et blanc, je suis confronté à une obligation d’abandon de certaines options et peu à peu je pense que cela influence mon écriture : j’essaye d’épurer.

 

Tu es aussi auteur. Y a-t-il une complémentarité entre ton travail photographique et tes écrits ?

Il y a dans la photo ce travail de cadrage qui m’oblige à une forme de choix, chose que j’ai toujours beaucoup de mal à faire par écrit, j’ai tendance à m’étaler assez facilement, à digresser, à enluminer, à en rajouter, à en faire trop. Avec la photo, a fortiori avec le noir et blanc, je suis confronté à une obligation d’abandon de certaines options et peu à peu je pense que cela influence mon écriture : j’essaye d’épurer. Dans la vie, en général je déteste les cadres, je suis claustrophobe, mais en même temps je sais que j’en ai besoin, sinon je m’éparpille (au mieux) ou je dépasse les limites (pas toujours bon).

Et surtout je crois que ce ne sont que des façons différentes d’exprimer ce qui m’anime au fond : une envie de poésie, quelle que soit sa forme.

Ton plus beau souvenir musical sur Paris ?

J’en ai beaucoup, mais je dirais le concert de Daho à l’Olympia en 86, à l’époque de Pop Satori, ambiance inoubliable. Ou chaque fois que la troupe de danse contemporaine japonaise Sankai Juku vient au Théâtre de la Ville. Beauté absolue.

Tu as d’autres projets artistiques ?

Oui, je travaille sur de nouvelles séries de photos qui ne seront pas des photos de concert, que j’aimerais évidemment exposer.

Si tout va bien elles feront l’objet d’autres livrets comme Pays Gris que je suis en train de finaliser, des livrets qui présentent une série de photos accompagnée d’un texte et d’une « bande son » (celle de Pays Gris sera l’œuvre de Rémi Parson). Je vais probablement travailler sur des vidéos pour présenter ce projet. Un jour, plus tard, peut-être, j’aimerais bien « dire » ces textes sur scène accompagné par un musicien.

Et je travaille sur un roman.

Quelle est ton étoile ? Qu’est-ce qui te guide ?

La poésie au sens large : artistique, œnologique, gastronomique, la poésie du voyage, celle de l’amitié. Cette envie de gratter la surface, de creuser les chairs, de regarder derrière masques, et de trouver les mots ou les images pour raconter ces expériences, ces émotions, ces découvertes. Quelque chose qui me rapprocherait d’une vérité toute personnelle. L’envie d’accepter, d’assumer et de partager une forme de lucidité, cette lucidité qui selon Char est « la blessure la plus proche du soleil ». Un truc à la fois solitaire mais partagé avec quelques autres chercheurs. Parfois douloureux, mais totalement indispensable. Enfin pour moi en tout cas.

Merci Matthieu !

 

Pour en savoir plus sur Matthieu Dufour

Share

Laisser un commentaire